Aujourd’hui nous commémorons en France la journée des mémoires et de réflexion sur la traite, l’esclavage et leurs abolitions. La loi mémorielle Taubira reconnait depuis le 10 mai 2001 ces faits comme crime contre l’humanité et c’est la raison du choix du 10 mai.

Ces abolitions ont été précédées de très nombreuses luttes d’esclaves qui n’ont tout au long de ces 400 années cessé de combattre contre la déshumanisation dont ils faisaient l’objet. La combativité de ces femmes et de ces hommes a permis, pour la France, l’abolition de la traite tout d’abord puis l’abolition de l’esclavage en 1848.

J’entends souvent des noms célébrés et je regrette que les figures féminines marronnes et plus généralement résistantes ne soient pas mieux connues et reconnues.

Cette période de commémoration est l’occasion pour moi d’évoquer ce sujet en commençant par un petit tour en Guadeloupe et en Martinique, mes îles d’origine. Plus tard nous irons entre autres à la Réunion.

Solitude

La plus connue d’entre elles est sans conteste la guadeloupéenne Rosalie, surnommée « La Mulâtresse Solitude ». Je me passe bien volontiers de l’adjectif car il revêt un aspect animalier que je rejette (mulâtre venant de l’espagnol « mulato », soit un mulet) et comme d’autres je l’appelle simplement Solitude puisque s’est ainsi qu’elle s’est elle-même surnommée.

Née du viol d’une femme captive africaine sur un bateau négrier, Solitude a rejoint une communauté marronne et prit les armes en 1802 lorsque Bonaparte rétablit l’esclavage aboli lors de la Révolution Française. En mai 1802 elle fut capturée après avoir vu mourir  ses camarades de combat. Elle bénéficia alors d’un léger sursis car, étant enceinte, les esclavagistes ont attendu qu’elle mette l’enfant au monde avant de la pendre le jour suivant son accouchement. Elle avait 30 ans.

Comme je le disais, Solitude est la plus célèbre de ces femmes au point que son nom est régulièrement cité dans la liste des femmes qui mériteraient d’entrer au Panthéon. Mais surtout, de nombreuses œuvres lui ont été consacrées tel le roman « La Mulâtresse Solitude » d’André Schwarz-Bart, la statue de Jacky Poulier qui trône fièrement aux Abymes (Guadeloupe) ou cette autre statue de Nicolas Alquin qui est érigée à Bagneux (Hauts de Seine).

Solitude - sculpture aux Abymes
Solitude, statue de Jacky Poulier (Abymes, Guadeloupe) – photo Guadeloupe-Tourisme.com

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Gertrude

Toujours en Guadeloupe une autre figure histoire, et hélas moins célébrée, est celle de Gertrude. Âgée de 56 ans, cette femme esclavage a été condamnée en 1822 pour une série d’empoisonnements de colons.

Gertrude n’était pas marronne puisqu’elle a été arrêtée sur l’habitation, cependant l’empoisonnement était l’un des actes de résistance les plus pratiqués (comme l’infanticide et le suicide) et les femmes étaient aux commandes.

Cette série d’empoisonnement a été suivie d’un procès qui a jugé 5 personnes dont 4 femmes : Gertrude et sa fille Perrine, Marabou ainsi qu’une « mulâtresse » libre nommée Nanon et Jean-Philippe.

Au terme du procès et de son appel, Perrine a été remise à son maître, Nanon a été emprisonnée jusqu’à ce que des preuves irréfutables de sa culpabilité soient trouvées, Marabou a été emprisonnée 1 an et Jean-Philippe a été battu, marqué au fer avant d’être enfermé.

Gertrude a été condamnée à être pendue puis brulée vive. L’exécution a eu lieu le 8 février 1822.

Elle n’a jamais avoué ni plié face à ses accusateurs. Alors qu’elle était déjà condamnée et sur le point d’être exécutée, ses bourreaux cherchaient encore à lui tirer des aveux. Sans succès.

L’un d’entre eux dira même : « Cette femme avait le courage de la résignation ».

Une statue de Michel Rovelas lui rend hommage à Petit Bourg (Guadeloupe) et j’ai tout récemment beaucoup apprécié cet hommage mis en scène par Emmanuelle Soundjata et photographié par ThiPhoPics.

photo Guadeloupe-Tourisme.com
Gertrude, statue de Michel Rovelas (Petit Bourg, Guadeloupe) – photo Guadeloupe-Tourisme.com

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En 1820 à Petit-Bourg, l’exécution  » pour l’exemple » de la négresse Gertrude, 56 ans, « empoisonneuse » , Perspektives

La Martinique ?

Concernant la Martinique, je n’ai pas identité précisément d’héroïne marronne mais je ne doute pas qu’il en existe auquel cas n’hésitez pas à m’en faire part en commentaire ou via le formulaire de contact. Cela me ferait énormément plaisir et je pourrais partager l’information avec les lectrices et lecteurs.

Je vous propose cependant cette intervention de Stéphanie Bellerose, doctorante en Histoire, sur le thème « Le marronnage des femmes de Saint-Pierre à partir de la Gazette de la Martinique XIXè siècle« .

Elle y décrit ses travaux sur le sujet et notamment les conditions de marronnage de ces femmes : durée, liberté relative qui fait que leurs fuites sont déclarées tardivement, urbanité, etc.

On y apprend également que les femmes représentaient dans la zone étudiée 52% des esclaves et 40% de ceux en fuite.

Le marronnage des femmes à St Pierre. http://www.manioc.org/ fichiers/V14277
Le marronnage des femmes à St Pierre.
http://www.manioc.org/ fichiers/V14277

 « Constamment, les femmes ne cessent de marronner »

Je souhaite que l’héroïsme de ces femmes soit encore plus mis en avant car elles ont combattu pour notre liberté en mettant leurs propres vies en jeu. Et c’est aussi grâce à cela que je suis là.

Le fait de me (re)plonger dans ces histoires me fait m’interroger sur moi-même. Si j’étais née quelques siècles plus tôt, comment aurais-je agit ?

Est-ce que j’aurais été aussi combative ?

Si oui, quelles auraient été mes armes : fuir avec une communauté marronne pour y prendre les armes ou assurer l’intendance, rester sur l’habitation et répandre du venin dans les plats et boissons des ennemis ?

Me serais-je suicidée ou est-ce que j’aurais évité des souffrances à mes enfants en leur ôtant la vie ?